Le Crabe des Arts

"Danielle Darrieux, une femme moderne" de Clara Laurent: la première véritable biographie d'une actrice centenaire


A l'occasion des cent ans de Danielle Darrieux, Clara Laurent, originaire de Nice, publie la première grande biographie consacrée à cette actrice exceptionnelle, qui a marqué en huit décennies de carrière l'histoire du cinéma, mais aussi celle des femmes. Interview de l'auteure.


Votre livre est la première véritable biographie sur l'actrice Danielle Darrieux, qui vient de fêter ses cent ans le 1er mai. Comment en êtes-vous arrivé à rédiger cet ouvrage ?

Danielle Darrieux se raconte un peu dans un beau livre de photographies publié en 1993. Elle reste elliptique sur nombre de films qu’elle juge sévèrement, et demeure de façon générale très discrète sur sa vie personnelle. La lecture de ce livre m’a donné envie d’en savoir plus sur cette immense actrice. Or très peu d’ouvrages proposaient d’aller plus loin dans l’analyse de sa carrière, alors qu’elle représente un monument du cinéma

Justement, dans les médias, votre livre est présenté d'abord comme une biographie. Pourtant, après sa lecture, on y trouve bien plus. Comment avez vous conçu ce livre et avec quelle ambition?

Il m’a d’emblée paru évident qu’à travers Danielle Darrieux, c’était une double histoire qui se racontait. L’actrice a débuté sa carrière à l’orée du cinéma parlant, en 1931, à l’âge de 13 ans et demi, et l’a terminé en 2010 à 93 ans. Autrement dit, elle a traversé huit décennies de cinéma français, tournant aussi à Hollywood quatre films. En suivant ces 80 ans de carrière avec 103 films, c’est une véritable traversée de l’histoire du cinéma que j’opère dans mon livre, avec ses films grand public et ses films d’auteur. Mais ce n’est pas la seule histoire qui s’y dessine. Dès le début des années trente, Danielle Darrieux, surnommée DD par ses fans (bien avant que Bardot soit surnommée BB !), a incarné un nouveau modèle féminin : « la femme moderne ». Cette expression, aujourd’hui quelque peu galvaudée, était utilisée dans l’entre-deux-guerres par des écrivains pour designer une sorte d’avatar de la « garçonne » (un peu moins sulfureux !) : une jeune femme qui veut jouir de la vie librement, comme dans Quelle drôle de gosse ! ou Battement de coeur. Fantasque, sexy et pétulante, DD est la jeune actrice dans le vent que toutes les femmes veulent imiter ! En parcourant les films des décennies suivantes, j’ai constaté que Darrieux n’avait jamais cessé d’incarner à l’écran des modèles de femmes « modernes » : des femmes de tête, cherchant à s’émanciper. Bien sûr, elle est aussi connue pour des rôles plus conventionnels, plus romantiques (comme ceux de Mayerling ou du Rouge et le noir), mais la proportion de ses rôles de femmes modernes reste la plus forte. Même dans le grand âge, elle joue des grands-mères dans le coup, facilement transgressives. C’est cela qui m’a fasciné, et qui a donné mon sous-titre au livre.

"Ca ira mieux demain" (2000) de Jeanne Labrune
"Ca ira mieux demain" (2000) de Jeanne Labrune

Comment expliquez-vous que l’actrice ait si bien résisté au temps qui passe, en restant en haut de l’affiche ?

Dès ses débuts, Darrieux a séduit le public par son exceptionnelle photogénie et son jeu d’un grand naturel. Elle n’avait jamais pris de cours de théâtre et savait jouer d’instinct. Elle savait aussi  admirablement chanter et le fait dans un grand nombre de films, dont Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy. Darrieux est une comédienne qui a autant de don pour la comédie que pour le drame. Elle est capable d’être loufoque, comme elle sait vous arracher les larmes. Dès les années trente, la critique s’extasie sur ses dons de comédienne, certains parlant de « Stradivarius de l’écran ». Je pense que la longévité de cette star est due à son génie de comédienne. Son jeu ne s’est pas démodé puisqu’il est d’emblée moderne. Elle ne surjoue pas comme tant d’acteurs français qui lui sont contemporains. Elle pratique ce que les Américains nomment l’underplaying : less is more ! Je pense enfin que cette longévité peut s’expliquer par d’autres facteurs. D’abord, cette modernité du jeu va de pair avec les personnages qu’on lui donne à incarner. Quand Demy la choisit par exemple pour interpréter la mère émancipée des jumelles de Rochefort, il lui offre un rôle en or qui marquera les esprits. Il est vrai que Madame de, qui est considéré à raison comme le sommet de la carrière de Danielle Darrieux, n’est pas un rôle de femme émancipée. Si Darrieux y est sublime, c’est que le film de Max Ophuls est un chef d’œuvre de mise en scène et que le personnage de Louise évolue de manière fascinante : d’abord coquette et superficielle, elle devient une héroïne de tragédie. Mais dans mon livre, je montre que Louise est aussi une femme qui cherche à être libre et qui meurt entravée par un ordre patriarcal oppressant, ce qui a rarement été souligné, les analyses du film ayant tendance à parler métaphysique… Pour terminer, je dirais que la longévité de Darrieux est due au fait qu’elle est une femme remarquablement intelligente, qui a réussi à ne pas se laisser griser par les fausses valeurs du métier, en maintenant un essentiel équilibre intérieur. Et la distance de l’humour.

"Au petit bonheur" de Marcel L'Herbier (1946)
"Au petit bonheur" de Marcel L'Herbier (1946)

J’ai été frappé par le chapitre concernant les années quarante, dans lequel vous revenez sur la période controversée de l’Occupation, ainsi que sur sa supposée « traversée du désert » après-guerre, avant 1950…

En effet, j’ai eu à cœur d’examiner avec impartialité ces supposées « années noires » de Darrieux. Le voyage à Berlin de 1942 visait à exfiltrer son amoureux, Porfirio Rubirosa, diplomate dominicain emprisonné par les nazis. Elle ne le fit pas de gaieté de cœur ! Quant aux années d’après-guerre, j’ai découvert qu’elles avaient été très tumultueuses dans la vie personnelle de l’actrice. J’espère en outre contribuer à réévaluer cette décennie chez les fans de Darrieux : certains films entre 1945 et 1949 valent le détour…
 
Propos recueillis par Jérôme Sieurin
 
Danielle Darrieux, une femme moderne, Clara Laurent, éditions Hors collection, avril 2017

Rédigé le Vendredi 28 Avril 2017 | Lu 299 fois | 0 commentaire(s)



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